Vers la lumière - Image une Cannes 2017

Cannes 2017 : Jour 7 – Et la Palme d’Or fut…

Dernières nouvelles cannoises. Toujours aussi futiles. Mais dans une contrée où les gens sortent émus de films sur la condition des migrants dans des robes de soirée à 10 SMIC de l’heure pour ensuite partir faire la fête dans des villas privées où le champagne coule à flot, elles ne peuvent guère qu’être futiles ! (ouhhh toi, je te sens fatigué ou alors c’est la France insoumise qui nous parle / Note du correcteur stagiaire qui aimerait bien aller en soirées privées à Cannes, merde !) Et donc, aujourd’hui, le retard de séance était dû à… un embouteillage, l’équipe du film étant dans une voiture qui ne parvenait pas à se frayer un chemin jusqu’à la petite salle. Alors que la police nationale bloque en permanence la moitié de la ville afin que seules les voitures autorisées du festival puissent circuler dans le centre de Cannes, comment peut-il y avoir des bouchons ? Mystère irrésolu à ce jour qui témoigne encore du haut degré d’organisation de cette 70ème édition (et revoilà la sous-préfète ! / NDCS).

Happy End - Affiche Cannes 2017

Heureusement, il reste les films. On en a vu trois. On vous les présente dans l’ordre inverse de préférence. Le premier est un film qui divise, comme à peu près tout ce que fait le réalisateur : Happy End de Michael Haneke présenté en compet officielle que distribuera Les Films du Losange le 18 octobre prochain. Voilà cinq ans qu’il est venu présenter Amour et récolter une deuxième palme. Ce nouveau film est en quelque sorte la suite comique du précédent. On y retrouve Huppert en fille de Trintignant et ce dernier regarde un album photo où l’on découvre son épouse défunte, Emmanuelle Riva. Et il confesse l’avoir étouffée sous un oreiller. Si cela ne vous rappelle rien, c’est que vous n’avez pas vu son précédent opus et on vient de tout dévoiler. Tant pis. De toute façon, voir Amour est probablement une expérience aussi palpitante que les nouvelles cannoises de ce début de papier (Toute la rédac s’inscrit en faux devant une telle faconde nauséabonde / Note des adorateurs du cinéaste autrichien).

Si Haneke continue dans la même voie, c’est qu’une fois encore son film est une table de dissection de la condition petite bourgeoise. On pénètre la vie d’une famille à bonne distance. C’est à dire d’assez loin pour les contempler sans se laisser émouvoir, d’assez près pour bien les voir et avec une profondeur de champ totale afin de scruter leur environnement et d’avoir un poste d’observation optimal. On les regarde donc s’aimer (s’ils le peuvent vraiment), se haïr (pour ça aussi il faudrait un cœur), vivre (à peine) au fil de leurs travers pervers et moraux. Ah ! Mourir aussi, puisque la famille semble prise d’une épidémie de suicides. Du Haneke en somme.

Mais, au lieu du déferlement de violence auquel il nous avait habitués, c’est le comique qui cherche à se frayer un chemin cette fois. Imaginez un peu le cinéaste dans le registre de la comédie – certains diront que Funny games était drôle, ce n’est pas à vous que je m’adresse ici. Cela semble impossible et pourtant. À l’aide d’un cynisme certain, d’une goutte d’absurdité et d’une larme d’humour noir, il y parvient. Jusqu’à la fin heureuse annoncée dans le titre… Bon « heureuse », avec des guillemets ; c’est Haneke, pas Capra non plus.

Au final, on ne ressort qu’à moitié captivé par le dispositif filmique contemporain qui rappelle Caché ou Code inconnu. Il ne va pas au bout de leurs possibilités, comme s’il ne parvenait pas entièrement à les comprendre. Cependant, les amateurs du cinéaste prendront probablement le film comme une expérience intrigante.

Out - Affiche Hongrie (Cannes 2017)

Le deuxième film de la journée sera hongrois. Comme quoi, la Roumanie n’est pas seule à proposer de nouveaux réalisateurs émergents intéressants ! Out de György Kristóf a été présenté à Un certain regard et sortira sans doute à la rentrée chez Arizona Distribution. Il s’agit là d’un bon premier long-métrage maîtrisé qui augure le meilleur pour le cinéaste. Pour ceux qui connaissaient ses courts, documentaires et fiction futuriste, Out est un peu à la croisée de ces mondes contraires tant l’histoire première est réaliste avant de passer dans quelque chose de plus surprenant, drôle et à la limite de l’absurde. Cet enchaînement des genres, qui ne plaira peut-être pas, lui est bénéfique puisque son film se distingue des drames sociaux habituels.

Au premier plan, Agoston est un ouvrier qui se fait renvoyer de son entreprise pour motif économique. Les premiers plans annoncent la suite : mécaniques rouges, immensités de béton, perte des repères. La dimension humaine semble avoir quitté un monde où tout n’est plus qu’une course désespérée au travail au détriment du reste. Afin d’en retrouver un, il quitte sa famille et tente sa chance dans un autre pays, dans un port où il retrouve ces masses métalliques gigantesques, nappes colorées qui l’enveloppent comme la couleur le fera tout au long du film, petit à petit. Agoston est un homme prisonnier du rouge.

Mais ce voyage provisoire tourne peu à peu à la quête de soi et devient plus long que prévu, plus lointain aussi. Il rencontre notamment quelques individus extravagants qui clochent dans un monde calibré et lui offrent une autre idée de la vie, pas forcément meilleure mais différente. C’est une demi-folie : on se demande parfois jusqu’où ils existent et s’ils ne les créent pas. C’est ainsi que sa famille devient une ombre et que surgissent une ancienne basketteuse qui cueille des herbes sur les dunes et traîne un lapin empaillé dans son sac, un philosophe vivant dans une maison pas finie au milieu de la forêt avec une femme plus refaite que les Bogdanov, ou des jumeaux vendeurs de cannes à pêche. La pêche devient un but, et le loisir prendra le pas.

Agoston ne change pas vraiment. Il ne semble pas y avoir d’issues véritables dans notre monde. Mais il poursuit son chemin, et essaye d’accorder un peu plus ses envies et sa vie. Et le film nous emmène avec lui d’une agréable manière.

Vers la lumière - Affiche Cannes 2017

La compétition officielle n’est pas terminée et nous n’avons pas tout vu. Mais après Vers la lumière de Naomi Kawase (en salles le 20 septembre chez Haut et Court), et alors que plusieurs films sortent du lot comme en témoignent nos articles précédents, c’est à la réalisatrice japonaise que l’on remettrait probablement la palme si on le pouvait. Un mauvais jeu de mots nous ferait écrire que son film est lumineux mais, en même temps, seul cet adjectif et tout ce qu’il renferme permet de décrire son travail.

Le film, hommage très personnel au cinéma et à la photographie, à ces arts de l’ombre et de la lumière, est éblouissant tant dans l’écriture que dans la forme. Alors qu’il aborde un sujet en apparence bavard, il donne l’impression d’être quasi muet. Vers la lumière part du travail d’une femme qui fait de l’audiodescription. Et, pour Kawase, c’est une autre façon de raconter le cinéma, de se demander comment il est perçu par les aveugles, de s’interroger sur la place des mots. Comment décrire, et d’une certaine façon, comment analyser une œuvre visuelle et sonore par le langage pour la transmettre à des malvoyants. Pour qu’ils puissent imaginer des images.

Autour de cette interrogation, les prémisses, ou les premiers éclats d’une histoire d’amour d’une subtilité rare entre cette femme et un ancien photographe sur le point de perdre complètement la vue. La véritable beauté du film réside dans ce qu’il a de proprement cinématographique, dans son montage, dans sa lumière, dans les rares et indispensables phrases qui servent toujours aux êtres humains à communiquer quand ils ne peuvent faire autrement. Mais aussi dans sa manière de figurer les visages. Ils sont encerclés dans une lumière chaude qui les irradie, laissant au spectateur le soin d’imaginer ce que les protagonistes voient ou ne peuvent plus voir. Puis, seulement, elle s’intéresse à ce qu’ils regardent directement. D’une certaine façon, la cinéaste s’inspire de la forme expérimentale du Shirin de Kiarostami pour l’accorder à une narration plus vaste, plus personnelle, autour du cinéma, sur le cœur même du cinéma.

Car, peu importe qu’il soit argentique ou numérique, ce qu’est le cinéma en premier lieu, c’est un mécanisme qui absorbe et restitue la lumière ou l’absence de lumière dans toute la complexité de son mouvement. C’est en quelque sorte à ceux qui ont perdu la vue qui doivent trouver le moyen de la percevoir à nouveau. Et c’est ce qui transparaît et émeut dans son film : elle trouve le sentiment amoureux le plus sincère et direct au cœur même de l’acte cinématographique. Le film irradie. Il n’en faut pas plus.

Demain on ira faire un tour sur ce qu’il se passe dans les sections parallèles !

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