Cannes 2018

Cannes 2018 – Jour 1 : Un monde sans film

Le premier jour du festival est souvent marqué par une douce léthargie. C’est le moment idéal pour se remettre dans le bain après un an d’absence et retrouver les habitudes à commencer par le café à volonté qui devrait permettre aux journalistes de tenir jusqu’au dernier jour devant des films qui font souvent plus de 2h sans que cette durée outrancière ne gage jamais d’une quelconque qualité au bout du bout (Hervé Bodilis approuve / Note de Sandy Gillet). Soleil, ciel bleu et fortes chaleurs sont également aux rendez-vous, accompagnant les membres du jury, les badauds curieux et autres chasseurs de stars qui ne grimperont que les quelques marches de leurs escabeaux à défauts des rouges captées en boucle par les télé du monde entier, armés de leur appareil photo dernier cri. La longue vue et le cliché – à prendre dans tous les sens du terme – est pour ceux-là l’unique façon d’attraper au vol un fragment de l’existence d’êtres humains étrangement haussés au statut de divinités parce qu’ils revêtent costumes, robes et parures à 100 SMIC. Curieux paradis artificiel.

Everybody knows - Asghar Farhadi

Ce jour est également celui où l’on voit le moins de films, les compétitions parallèles ne commençant que demain. Si les années précédentes deux étaient visibles, celui qui fait l’ouverture et le premier en compétition offert à la presse la veille de sa diffusion officielle, 2018 sera mono-film, la presse n’accueillant le deuxième film que le lendemain matin. Cette année c’est Everybody knows d’Asghar Farahdi qui aura les honneurs d’être scruté en premier. Il sera probablement fort (et injustement ?) critiqué puisque les journalistes se doivent de dégainer leur plume acerbe pour s’assurer qu’elle fonctionnera bien et à plein régime les jours suivants jusqu’au palmarès qui sera forcément mauvais. Le film sort en même temps dans toute la France et notamment jusqu’au 23 mai au Max Linder (les parisiens comprendront). Et donc afin de profiter du peu de calme restant, nous laisserons le rédacteur en chef s’en charger, ravi qu’il sera d’aller couvrir Penelope et Javier de ses bons commentaires (pas certain, je me tâte encore sur cette histoire. Notre Stéphanou national sera peut-être plus tenté depuis sa Normandie natale où il profite de la quiétude des grands espaces loin de cette mentalité parisienne qu’il affectionne / NDSG).

On profitera de cette ouverture pour célébrer un anniversaire étrangement oublié par le festival à savoir celui d’André Bazin. Si certains plus littéraires s’écrieront « Quoi, l’auteur de Vipère au poing ? » (manqué, c’est Hervé), les cinéphiles et étudiants blasés auront reconnu le critique français le plus célèbre et le plus traduit encore aujourd’hui. Il aurait eu 100 ans en 2018 et a trop vite disparu 1958. En 14 ans de carrière, il aura écrit plus de 2600 articles qui devraient être réunis en intégrale et paraitre pour la première fois en octobre 2018 aux éditions Macula. Son absence ici est d’autant plus étrange qu’une des salles, parmi les trop rares que l’on trouve  au sein du Palais des festivals, est bien baptisée Bazin.

Comme quoi, Frémaux et les critiques… ! Vengeance sourde ?

Pour fêter comme il se doit son centenaire, laissons-lui le dernier mot de ce papier. Rien de théorique ici. Lors de son arrivée à la deuxième édition du festival de Cannes, en 1947, il s’est amusé à « psychanalyser » le critique de cinéma. 71 ans plus tard le texte, paru dans la revue Esprit, n’a jamais été autant d’actualité.

« CANNES – FESTIVAL 47. Psychanalyse de la plage. Le critique de cinéma. II essaie en vain de brunir sur la plage du Carlton. Autour de lui des athlètes de bronze flirtent nonchalamment avec des femmes incontestablement belles. De cette beauté des plages de luxe qu’on ne retrouve qu’au cinéma. Plusieurs d’entre elles le sont, du reste, vedettes de cinéma. Ce ne sont pas les plus belles ; mêlées à elles, des filles inconnues et presque nues, dont la fonction est évidemment d’être belles comme on l’est à l’écran. La densité de beauté physique est ici infiniment plus élevée qu’elle ne l’est en moyenne sur 500 000 kilomètres carrés de territoire français. C’est que la beauté est un luxe comme les voitures américaines et les palaces qu’on peut voir sur la Croisette. Comme tel, elle accompagne partout l’argent. Un lieu comme Cannes est fait de son climat, de soir paysage, de ses palaces, de son festival, de ses voitures américaines et de ces jolies femmes. Donc le critique est sur la plage parmi ces hommes et ces femmes à demi nus, héros et déesses, ou Tarzans et pin-ups, à votre gré. On ne lui a même pas interdit de pénétrer sur la plage à cause de sa peau blanche. Il s’efforce à la nonchalante indifférence des hommes au visage brun à l’égard de leurs, compagnes, mais, à la vérité, il y parvient mal. Manque d’exercice sans doute. (C’est visiblement là un jeu de société auquel ils sont rompus.) Peut-être aussi complexe d’infériorité de n’être pas Tarzan. La plage est à tout le monde, bien sûr, la mer aussi. Mais il serait vain de nier l’évidence : ils sont ici comme chez eux. Pas lui. Le luxe est un univers, un paradis terrestre et artificiel où l’on peut bien essayer d’entrer en trichant (c’est- à-dire sans payer) parce que le resquilleur subit automatiquement la sanction de son délit : il se sent étranger. L’épée de feu tournoie autour de lui. Il est condamné à circuler parmi les admis au paradis comme les défunts récalcitrants dans les films où l’on n’utilise plus la surimpression. Les jeux sont faits, bien faits. Il est damné. Pire que le supplice de Tantale, car il ne peut même pas tendre la main vers sa voisine de plage ou essayer de faire démarrer la Buick carrossée en bois des îles qui stationne sur la Croisette. Ce geste le condamnerait. On le tolère en l’ignorant, à condition qu’il ne se livre pas à ces incongruités obscènes. Pour jouer avec les autres, pour être reconnu vivant par ces morts, il lui faudrait, comme eux avoir reçu certaines fonctions préliminaires du luxe : être par exemple producteur, vedette de cinéma, multimillionnaire, best- seller ou professeur de gymnastique.

Cannes 2018

À ce point de ses réflexions le critique s’aperçut qu’il était plutôt triste et s’étonna que sa fréquentation du cinéma, non seulement ne l’eut pas familiarisé avec le spectacle du luxe, mais encore que la même cause produisît les effets rigoureusement contraires à l’écran et dans la réalité. Car enfin, le spectacle de sa voisine de plage lui seyait admirablement et la censure des films américains en laisse rarement autant voir. De quoi pouvait-il se plaindre ? C’était encore plus beau qu’en technicolor. Allons, autant se l’avouer. Il était triste parce que tout ça ne lui appartenait pas, ne lui appartiendrait jamais. Parce qu’il n’osait pas violer sa voisine, voler la Buick en bois des îles. Il trouva à la réflexion ce sentiment condamnable mais naturel et s’étonna davantage qu’il ne fût pas partagé par les centaines de millions de pauvres bougres auquel le cinéma offre hebdomadairement en pâture précisément un semblable spectacle. Les piétons et même les bicyclistes, les bedonnants et les rachitiques, les femmes laides et les vieilles filles et tout simplement l’immense cohorte de ceux qui travaillent pour vivre, tous ceux-là et beaucoup d’autres donnent chaque semaine leur billet de cent balles pour contempler les voitures et les cuisses aérodynamiques dont ils seront éternellement privés.

C’est alors que le critique comprit que le cinéma était un rêve. Non pas comme on le laisse parfois entendre à cause de la nature illusoire de l’image cinématographique, non pas même parce que le spectateur s’y trouve comme plongé dans une rêverie passive, encore moins parce qu’il autorise tout le fantastique du rêve, mais bien plus profondément au sens strictement freudien, parce qu’il ne fait pas autre chose que de « dramatiser » la réalisation d’un désir.

Au cinéma, nulle femme, si belle qu’elle soit, n’est interdite puisque vous êtes Clark Gable, Humphrey Bogart ou Spencer Tracy, que vous pouvez être à volonté roi de la poudre D.D.T. ou champion de natation. La réalité du luxe, pour qui n’y participe pas, provoque naturellement la conscience douloureuse de l’interdiction. Sa dramatisation cinématographique équivaut au contraire à sa réalisation et à l’euphorie de la possession.

Mais c’était l’heure de la séance. Le Critique, la peau encore blanche, n’avait que le temps de s’habiller pour aller au cinéma. »

Pour le rendre contemporain, il suffit juste de changer Tarzan par les Avengers, Clark Gable par Ryan Gosling, Spencer Tracy par Chris Evans, Humphrey Bogart par Kev Adams. Après tout, chaque époque à les mythes qu’elle mérite.

Mais pour nous aussi c’est l’heure de la séance. Demain on commencera avec Paul Dano et Sergueï Loznitza. Plus un cadeau surprise (c’est-à-dire qu’on n’a pas encore fait le programme).

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