Rakiki - Image une Cannes 2018 - Jour 2

Cannes 2018 – Jour 2 : Rafiki mon amour

En ce premier de Cannes 2018 véritablement cinématographique, nous avions le choix : passer 8h17 avec Wang Bing et ses Âmes mortes ou non. Malgré tout l’amour qu’on lui porte et l’expérience (éprouvante) que cela aurait pu être, mieux valait éviter et conserver tous nos sens encore en éveil pour la suite, faibles que nous sommes. Nous avons donc commencé par une balade matinale dans le ciel gris cannois avant de prendre nos marques dans les salles. Et, une fois n’est pas coutume, la compétition semblait moins intéressante que les autres sections, ce qui nous a plutôt amené à découvrir les deux premières œuvres présentées à Un certain regard, Donbass de Sergei Loznitsa et Rafiki de Wanuri Kahiu. Deux films, deux points de vue sur le monde contemporains et deux manières opposées de parler politique plus ou moins frontalement. La première est probablement plus subtile – les spectateurs sortant en cours de séance pour Donbass étaient nombreux – que la seconde, mais tout aussi intéressante cinématographiquement. On a terminé en se rendant à l’autre bout de la croisette pour admirer Carey Mulligan dans Wildlife, le premier long-métrage de l’acteur Paul Dano.

Donbass - Cannes 2018Donbass

Loznitsa est prolifique. Après Une femme douce en compétition l’année passée, le revoilà avec Donbass, film qui mélange acteurs professionnels et non professionnels dans une fiction qui pourrait avoir des allures documentaires d’autant plus qu’il est écrit à partir d’anecdotes glanées ci et là. Pour ceux qui ne le saurait pas, le Donbass est une région de l’est de l’Ukraine. Frontalière avec la Russie, elle est économiquement en difficulté depuis l’indépendance de 1991, densément peuplée et en proie à des conflits armés depuis 2014, tiraillée entre les pro-ukrainiens et les séparatistes russes. Et cette crise semble insoluble à cause des différences de langue, de culture et d’autres divergences variées. C’est le point de départ du film que ne rappelle pas Sergeï Loznitsa. C’est là peut-être le défaut du film mais aussi l’une de ses qualités.

Voulant faire un film non pas sur une guerre mais sur la guerre et son aberration, le cinéaste, d’abord un important documentariste, joue sur la perte de repères. On ne sait pas trop qui est qui ni qui fait quoi. Le résumé tel qu’il est proposé n’éclaire pas davantage le spectateur aventureux qui va découvrir des terres en ruine et une population essentiellement perdue. « Quand on appelle paix la guerre, quand la propagande est présentée comme la vérité, quand on appelle amour la haine, c’est là que la vie même commence à ressembler à la mort. Le Donbass survit. Manuel pratique de l’enfer.  »

C’est pourtant une jolie description de ce film qui, rejouant quelque peu le mécanisme de La Ronde d’Ophuls, fait passer d’un personnage à l’autre, d’une séquence à l’autre sans logique apparente autre qu’un individu qu’on suit puis auquel on fait des infidélités pour son voisin. Et ainsi on voit tresser une galerie de portraits tous moins flatteurs les uns que les autres et surtout parmi les plus absurdes. Ce dernier terme ne désigne pas ici le seul non-sens mais aussi la crise existentielle, l’angoisse qui ressurgit dans les êtres qui peuplent le film autant que dans le pays en lui-même. La première séquence est d’ailleurs magistrale : humains grotesques qu’on maquille et qu’une caméra à l’épaule suit à travers des bombardements vers des immeubles délabrés. On les retrouve ensuite en plan fixes : pseudo-acteurs payés pour raconter la vérité qui plait à un régime sans qu’on sache trop lequel. S’ensuit un plan sur un seau de merde versé sur un politique puis un autre politique ou mafieux (au choix) qui cherche à réconcilier des infirmiers qui bossent dans des conditions monstrueuses – ça nous rappelle quelque chose… – avant de révéler la supercherie. Et ainsi de suite du plus réel au plus extravagant.

Comme dans la littérature classique de l’Europe de l’est, le film entremêle un humour noir glaçant, un tragique absolu et le drame du quotidien. Ici c’est pour peindre le portrait d’une nation en crise qui ne sait ni trop pourquoi elle se bat, ni vraiment contre qui mais qui le fait néanmoins. Le réalisateur s’est inspiré de ces mots de l’écrivain Varlam Chalamov : « Il existe un dicton banal : lorsque l’histoire se répète la première fois c’est sous la forme d’une tragédie, et la seconde d’une farce. Ce n’est pas vrai. Il existe un troisième reflet des mêmes événements de la même intrigue – le reflet déformé d’un monde souterrain dans un miroir incurvé. L’intrigue est improbable et en même temps réaliste : elle existe vraiment, près de nous ».

Donbass qui devrait sortir le 5 septembre 2018 sous la bannière Pyramide Films l’illustre à merveille. Formellement c’est une réussite. Scénaristiquement, il en perdra plus d’un. C’est un objectif qu’on devine un peu… C’est peut-être aussi la limite de ce film qui parle finalement de politique et d’un état du monde de façon subtile et virulente intérieurement. Tout le contraire du suivant.

Rafiki - Affiche Cannes 2018

Lors de l’annonce de la sélection officielle du festival, Rafiki, qui marque les débuts dans le long-métrage de fiction de Wanuri Kahiu, fût présenté comme la première œuvre kényane à concourir à Cannes dans une indifférence quasi générale. Quelques jours plus tard un communiqué paraissait à propos de sa censure dans son pays d’origine à cause de son sujet : un amour lesbien dans une société homophobe et conservatrice. C’est dire si, comme tous les films condamnés pour rien, il devenait l’un des plus attendus, ce qui n’est pas sans générer de pressions supplémentaires. Et effectivement la salle était comble pour la première projection. Qu’en est-il au final ?

Rafiki commence comme un Roméo et Juliette contemporain : deux familles rivales, un coup de foudre adolescent, une relation interdite et les proches ne comprenant pas vraiment cette attirance soudaine. Mais c’est bien là le seul point commun avec la pièce précitée puisque les familles sont vite évacuées alors qu’on s’attendait à une opposition frontale entre les deux, pour laisser place à un constat social et politique qui passe de l’arrière à l’avant-plan. La réalisatrice épouse de la même manière la vétusté du quartier où le film a été tourné et la modernité que les deux jeunes femmes revendiquent mais qu’elles ne peuvent s’offrir à cause d’un blocage moral. On les voit évoluer dans des immeubles délabrés, des routes et des paysages qui ont l’air d’un autre temps, avec des habitants qui affichent souvent leur pauvreté et dont le rythme de vie est scandé par les prêches, les sermons et les propos d’un prêtre. Face à cela, l’impression de s’en échapper : des couleurs vives et chatoyantes, des musiques rythmées qui n’ont rien de traditionnelles, une manière de filmer des plus formalistes. Et cette histoire d’un amour défendu alors qu’il devrait sembler banal.

Le film joue sur ces oppositions binaires et sur l’impossibilité de propager un peu de chaleur dans un univers frigorifié. Déjà dans les protagonistes. La première, Kena, est plus masculine : cheveux courts, se déplaçant en skateboard et jouant au football avec les garçons. La seconde, Ziki, est plus féminine : elle danse, elle est en robe et ses cheveux sont longs autant qu’étincelants. Certes les clichés ont l’air d’aller bon train mais les deux filles sont juste vivantes, colorées et souriantes. En fait, Rafiki est à l’image de Kena lorsque Ziki lui demande, trop réaliste, si elle croyait qu’elle finirait mariée à fonder une belle famille et que l’autre, sans hésiter, lui répond « oui ». Il est naïf. Mais ce sentiment qu’on trouve dans de nombreux premiers films et qui tend à disparaitre ne devrait pas être un reproche, plutôt une qualité. Car, même si l’œuvre est naïve également dans sa mise en scène, elle ne cherche jamais à être réaliste et la réalisation colle au propos. On y retrouve ce panel d’effets maniéristes que les tenants d’une certaine rigidité cadavérique du cinéma exècrent lorsqu’il s’agit de décrire le monde en accentuant les phénomènes : ralentis, faux-raccords visuels ou sonores, jeux de lumière visible. Et oui, tout ne passe pas par le simple fait de poser la caméra et d’attendre que quelque chose survienne.

Mais toute l’œuvre joue surtout sur un usage immodéré du gros plan, essentiellement sur les visages et les mains, accentuant la beauté simple des différents moments, de la découverte, des caresses, des sourires et leur horreur aussi parfois. Et sur son contraste avec les plans d’ensemble qui laissent découvrir un quotidien autrement plus laid et moins glorieux, un monde dont les héroïnes voudraient s’extirper en restant l’une avec l’autre.

Alors oui, le film a probablement les défauts qu’on trouve souvent aux premiers films. Là il en a les qualités. Loin de Rafiki, le troisième film du jour était beaucoup plus glamour sur le papier. Moins politique aussi. Encore que…

Wildlife - Paul DanoWildlife

Wildlife est le premier film signé Paul Dano coécrit par Zoé Kazan, avec Carey Mulligan et Jake Gyllenhaal au casting. Présenté en ouverture de La Semaine de la critique on pouvait en craindre le pire. D’une part, ces cérémonies sont souvent là pour appâter le public avec des stars ; d’autre part, les films réalisés par des acteurs sont souvent des ratages complets. Cette fois, il n’en est rien, bien au contraire. Et sa sélection est amplement méritée. Dano a peut-être bien fait de ne pas avoir endossé plusieurs casquettes et de s’être concentré sur la réalisation car il l’a maitrise de bout en bout. Peut-être un peu trop, d’où une certaine impression de froideur qui s’installe par moment. Mais on ne chipotera pas, le plaisir était certain et c’est bien là le principal.

Adapté d’un roman américain de Richard Ford, il propose l’histoire simple du déchirement d’une famille banale dans une petite ville des années 1960 aux États-Unis. A priori, rien pour donner envie ni pour le distinguer de mille autres mais c’est le genre d’histoires tellement vues et revues que c’est à leur réussite qu’on distingue les bons cinéastes des mauvais. Wildlife pourrait faire penser à du Kelly Reichardt dont l’influence est indéniable. Elle avait d’ailleurs fait tourner Dano dans La Dernière piste. Seule l’état change : on passe du Montana habituel de la cinéaste à l’Oregon. Peut-être le début d’une vague de films sur le Nord-ouest américain…

Il en résulte une œuvre épurée, d’une grande sobriété tant dans les décors et la manière de les montrer que dans les actions et les paroles, réduites à leur plus strict nécessaire. Le réalisateur joue beaucoup avec les teintes, le rouge et le bleu notamment, mais contrairement à Rafiki, elles ne sont jamais voyantes dans Wildlife. Il joue sur la superposition, faisant se fondre personnages et décors, autant que sur les dissonances voire les mélanges au moment où les fondations du jeune protagoniste se délitent et qu’il se perd. Les personnages participent à ce minimalisme. Ils sont souvent présentés par trois avec d’abord le fils timide qui peine à trouver sa place et son indépendance puis sa mère trop présente et qui craque nerveusement. Ils sont soit accompagnés d’un père égocentrique et absent ou d’un autre homme, figure ambiguë inconsistante autant que désespérante. Les autres ne forment qu’un décorum indispensable dans un arrière-plan général qui laisse la part belle à la nature et au vide.

Nul n’est vraiment attachant ni détestable et la mesure que Dano trouve rend l’ensemble agréable. Une certaine distance, jamais trop appuyée, est de rigueur dans la bonne tenue du récit et on suit cette famille comme on aurait pu en suivre mille autres. Il ne s’agit pas d’être en empathie totale, de se retrouver projeté dans un torrent d’émotions aussi hollywoodiennes que convenues mais plutôt d’être bercé dans un univers au-delà des stéréotypes et du manichéisme alors même qu’on connait bien la plupart de ses codes déjà déployés par Douglas Sirk voire Todd Haynes. Wildlife les contourne légèrement pour proposer un drame du quotidien qui résonne avec l’époque contemporaine.

Pour sa première incursion dans le cinéma comme réalisateur, Dano insère aussi au sein de son film, jusque dans le splendide dernier plan, une forme de pensée sur les différents régimes d’image et surtout sur les « clichés » (à prendre dans tous les sens du terme). Là aussi, de façon discrète. Être léger, discret. Ne jamais en faire trop. Tel devait être le mot d’ordre et à une époque où c’est l’inverse qui se produit sur les écrans, ce film est quelque peu salvateur. On y respire.

Enfin, dernière réussite indéniable : la musique signée David Lang. Grand compositeur (minimaliste, bien sûr), il n’avait guère, jusqu’ici, travaillé pour le cinéma à l’exception de Youth de Paolo Sorrentino dans lequel figurait le même Dano. Wildlife sera distribué par ARP et est déjà daté au 19 décembre 2018.

En somme, ce premier jour était agréable. De quoi se réjouir pour la suite du festival. Si tout va bien, on devrait en jour 3 poursuivre notre périple entre l’Arctique, la bande de Gaza et la Russie. Joli dépaysement en perspective !

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