Artic - Image une Cannes 2018

Cannes 2018 – Jour 6 : Chatouille moi l’Artic Mads

Répandez la bonne parole...

Cannes peut réserver des surprises plutôt incroyables et c’est ce qui s’est produit aujourd’hui à Un certain regard. D’une part, on a vu un excellent film avec Clovis Cornillac. La dernière fois qu’on a eu un vague espoir que ça puisse arriver, le cinéma n’avait pas encore été inventé. D’autre part, il a livré une très belle prestation. La dernière fois qu’on a pu avoir une surprise du même calibre, le big-bang n’avait pas encore eu lieu. Comme quoi, il faut parfois oser aller se perdre dans une salle pour découvrir des films que l’on n’aurait jamais envisagé voir ne serait-ce qu’après avoir parcouru le casting. L’œuvre en question s’appelle Les Chatouilles.

Les Chatouilles - Affiche Cannes 2018

C’est un premier film surprenant réalisé par un duo : Andrea Bescond et Eric Matayer et c’est l’adaptation d’une pièce dansée écrite par la première et mise en scène au théâtre par le second. Le sujet est sensible : la pédophilie. Le traitement est particulier et surprenant. Loin de la vision ultra-réaliste et sociale ou de la dramatisation outrancière que peut facilement inspirer un tel sujet, Bescond a écrit quelque chose de léger, coloré, avec une approche dansée, poétique et faussement analytique qui n’oblitère nullement la portée du sujet et happe le spectateur.

Les Chatouilles s’ouvrent sur une scène de danse, sur fond noir. On ne sait pas où l’on est ni ce à quoi s’attendre. Et d’un coup, c’est un monde qui se crée. Difficile à imaginer. C’est un peu les Dardenne vus par Abel et Gordon. La protagoniste, interprétée par Andrea Bescond, est une danseuse qui se rêvait étoile et se retrouve à devoir survivre en faisant des spectacles qu’elle ne s’imaginait pas faire en étant petite. Mais rien de larmoyant là-dedans, ni même dans le fait qu’on la découvre droguée, ou autre. Elle n’est jamais complètement au bout du rouleau ou à la rue. Elle n’inspire pas la pitié non plus. Elle est simplement « normale ». Peut-être un peu exubérante, indépendante et avec quelques réactions étranges mais elle reste normale. Et c’est cette normalité qui est importante car elle empêche le récit de tomber dans les travers ultra-larmoyants habituels.

Le duo de cinéaste ne s’attarde jamais trop sur le drame. Il le coupe à temps mais sans le cacher. Il le rend faussement comique pour nous en sortir à chaque fois avant de s’enfoncer dans un sordide visuel. Et pourtant, il est sordide mais psychologiquement dans les non-dits, le hors-champ, dans l’esprit de la danseuse qu’on pénètre pourtant aisément car elle nous y emmène littéralement accompagné de sa thérapeute. Le drame revient à plusieurs moments et il révulse d’autant plus peut-être qu’on sait tout, qu’on imagine tout. Le film est un chemin vers le souvenir mais aussi vers la parole, qui montre comment mettre des mots sur des choses que seul le corps de la petite fille, danseuse en devenir, parvenait seul à exprimer, jusque dans les douleurs qu’elle ressentait en se mouvant sur scène ou ailleurs.

Les acteurs sont excellents. Seuls mais surtout ensemble. Leur alchimie fonctionne parfaitement : Ariane Ascaride donne du peps à l’ensemble, Pierre Deladonchamps effraie avec son visage d’ange. Les parents caricaturaux (Karin Viard et Clovis Cornillac) aux tempéraments si éloignés, donnent corps à la culpabilité et aux non-dits de la fillette. C’est probablement cette atmosphère générale, enfantine mais adulte, sirupeuse mais violente, joyeuse mais abjecte, changeante et bouleversante, qui fait qu’on ne verra jamais Andrea Bescond comme une victime à plaindre mais comme une femme qui cherche à vivre, en dépit de tout.

Comme quoi le cinéma français a encore beaucoup à offrir. Et si ça se trouve, après Cornillac, dans une cinquantaine d’années, même Kev Ada… en fait non. Pour la suite, nous allons voyager vers le froid avec deux films qui se déroulent en Islande et en Arctique. Et oui, Sandy était en manque de Mads Mikkelsen seul sur la glace, les yeux sur l’eau et de ses rêves trop beaux. Nous allons donc tâcher de le combler. Mais avant d’atteindre les pôles, un passage par la Semaine de la critique s’impose ! Après Wildlife, Diamantino et Chris the Swiss, on y a encore vu l’un des films les plus intéressants du festival.

Woman at War - Affiche Cannes 2018

Woman at War est le second long-métrage de Benedikt Erlingsson après l’excellent Des chevaux et des hommes qui a écumé les festivals avant une sortie confidentielle sur les écrans français voilà quatre ans. Ceux qui avaient pu voir son premier long ne seront probablement pas déçus par le second. Les autres devraient courir voir le premier d’autant que l’un des rôles secondaires de Woman at War – le cycliste malchanceux – y figurait déjà. Et il est probablement aussi drôle et pathétique qu’Esteban dans les comédies françaises de ces dernières années.

Cette fois, une chef de chorale décide de partir en guerre contre les investisseurs chinois en Islande qui menacent de dégrader le pays suite à leur désir de s’implanter industriellement dans le pays. Elle est adepte du terrorisme écologique mais son monde est bouleversé quand elle apprend que sa demande d’adoption, émise quatre ans auparavant, est enfin acceptée. Si des investisseurs chinois avaient bien failli arriver en Islande pour de vrai, tout le reste est inventé. Et le film s’amuse de tous les clichés islandais avec un humour cassant et merveilleux basé notamment sur les quiproquos. Tous semblent cousins à un degré quelconque, l’hygiénisme est appuyé, le réalisme magique présent, comme les moutons et tant d’autres choses. Et bien sûr, on retrouve les paysages que tous veulent voir. Ici ils sont utilisés à des fins doubles : narrativement pour se cacher afin de se fondre en eux jusqu’à disparaître, et esthétiquement pour produire une forme de beauté sauvage que jamais l’homme ne parviendra à dompter, à posséder ou à changer pour de bon.  L’humain sera toujours soumis à la nature, et non l’inverse. Finalement, c’est celle qui parvient le mieux à se faufiler dans cette nature verte et bleue, à jouer avec les éléments – même avec les ovidés, indispensables à la survie – à apprivoiser le paysage et à se faire apprivoiser par celui-ci qui réussira toujours le mieux. Surtout vis-à-vis de ceux qui se servent de technologies de pointe.

On retrouve dans Woman at War des échos à certains films de Friðrik Þór Friðriksson dont il est nécessaire, plus que jamais, de redécouvrir l’œuvre à commencer par Les Enfants de la nature et Cold Fever. Contemplatif sans jamais être pesant ou ennuyeux, le rapport au monde est le même chez les deux cinéastes toujours vert, jamais militant. Il est surtout opposé à celui des films occidentaux et ici toute situation, même la plus insoluble, trouvera une issue car au lieu de se révolter, en apprenant à faire avec ce qu’on a, comme le rappelle de façon comique la toute dernière séquence, tout passe toujours.

Face à la subtilité amusée de Benedikt Erlingsson, Joe Penna, qui a plutôt l’air d’avoir été biberonné à un Hollywood faussement auteuriste, ne pouvait pas faire grand-chose. Dans Arctic, Mads est perdu au pôle Nord, seul après un crash d’avion au milieu des glaces, à ne pas réussir à appeler à l’aide, à manger du poisson cru et il se transforme progressivement en un Pierre Richard tragique. Scénaristiquement, le film ressemble presque à une version sérieuse de La Chèvre tant le personnage principal n’a pas de chance et attire la poisse. On enlève juste Depardieu, on remplace les forêts vierges par des glaciers à pertes de vue et voilà. Plus le film avance, plus on se dit que le personnage principal, seul maître à bord, ne pourra pas tomber plus bas et plus il s’y enfonce. Jusqu’à atteindre la dernière strate qui est celle du ridicule et de l’outrance : un ours, un accident, une montagne magique, un trou, une blessure, un poids à porter, etc. Évoluant dans un monde noir et blanc à perte de vue, il essaye de se débrouiller mais malheureusement, le cinéaste n’osant pas l’expérimentation plastique et rythmique jusqu’au bout, s’efforce de le propulser au cœur de quelques actions dont on se moque éperdument. Et c’est bien dommage.

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