Cartoon movie 2020 : L’animation au temps du Corona

Le Cartoon movie 2020 s’est déroulée début mars à Bordeaux et a échappé de peu à l’annulation due au confinement même si le Coronavirus (et le Brexit dans une moindre mesure) était présent dans les conversations des 900 participants. Ce forum professionnel, qui fêtait son 22ème anniversaire, a vu se succéder dans deux salles en parallèle et pendant deux jours des présentations de dix ou vingt minutes de longs-métrages d’animation emmenés par des sociétés européennes ou désireux d’être coproduits ou distribués en Europe.

Le principe est d’autant plus important pour les compagnies présentes qu’elles montrent parfois leur projet pour la première fois et sont à la recherche de financements. D’où également une certaine frustration d’en voir certains qui ne seront peut-être jamais réalisés. Selon les statistiques, environ un tiers des projets pitchés verront le jour. C’est aussi l’occasion de tâter le pouls d’un marché à la santé économique de plus en plus évidente mais paradoxalement toujours fragile. En effet, l’événement débute sous d’étranges auspices, entre la création de studios, Parangon à Strasbourg et Le Studio à Marseille, symboles du dynamisme de l’industrie française et la liquidation judiciaire de Prima Linea, producteur ou producteur exécutif de Zarafa, Peur(s) du noir ou La Tortue rouge qui n’est pas parvenu à concrétiser auprès du public la réussite esthétique de La Fameuse invasion des ours en Sicile de Lorenzo Mattotti.

Cartoon Movie 2020 - Affiche

En outre, si Xilam surfe sur la réussite de J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin, acheté par Netflix et détenteur d’un nombre de récompenses conséquents, les entrées salles en France en France restent limitées avec 157 000 tickets vendus. Dès lors que les films coûteront plus de 4 millions d’euros – moins que le budget moyen d’un long métrage, toute forme confondue, en France ceci étant dit – les productions seront-elles soumises à la loi des plateformes numériques ? La situation actuelle avec arrêt des tournages, manque de prise en charge par les assurances et autres déboires dus à la crise risque de peser dans la balance. Les prochains Cartoon sera l’un des lieux où l’on pourra probablement constater les répercussions de ce début d’année 2020 pour le moins particulier.

Parmi les 66 pitchs de longs métrages proposés au Cartoon movie 2020, la France et l’Espagne se distinguent avec respectivement 29 et 9 projets. Pour l’Espagne, ceux qui suivent l’actualité de l’animation européenne ne seront guère surpris vu l’importance prise par ce marché au cours de la dernière décennie. Avec des œuvres aussi variées que La Tête en l’air d’Ignacio Ferreras sur la maladie d’Alzheimer, Psiconautas d’Alberto Vazquez, film de super héros désespéré nihiliste à souhait, Tad l’explorateur, parodie synthétique d’Indiana Jones signée Enrique Gato, Buñuel après l’âge d’or, biopic sur le tournage de Las Hurdes de Salvador Simo, Chico et Rita de Fernando Trueba ou L’Apôtre, magnifique film d’horreur en marionnettes de Fernando Cortizo, la péninsule ibérique a connu dix années exceptionnelles pour le long métrage animé.

Cette année on retiendra en particulier deux œuvres de cinéastes déjà cités et particulièrement ancrées dans le réel. En premier lieu, Shkid, coproduit par le Mexique, sera un hommage aux enfants du camp de concentration de Terezin. Le camp, dans lequel 33000 déportés périrent au cours de la seconde guerre mondiale fût le lieu d’une mise en scène visant à le faire passer pour exemplaire aux yeux de la Croix-Rouge avec de fausses constructions et la création d’un opéra pour enfants, Brundibár d’Adolf Hoffmeister et Hans Krása. En 2013, Jaromir Knittl a créé la pièce, Pour ne jamais oublier ou le cabaret Brundibar de Terezin, à l’origine du projet. Documenté voire documentaire, il sera construit autour de journaux clandestins ou dessins des enfants du camp et retrouvé après-guerre et tout sera perçu depuis leur regard. C’est Fernando Cortizo qui devrait le réaliser mais, cette fois dans une esthétique plus disneyenne. Si le rendu visuel en a laissé plus d’un circonspect, le projet est ambitieux.

Fernando Cortizo - ShkidFernando Cortizo – Shkid

Puis, They Shot the Piano Player marquera le retour de Fernando Trueba qui continuera son périple à travers la musique. Cette fois, son film tournera autour de la figure de Francisco Tenório Junior. Ce pianiste virtuose brésilien fût à l’origine de la bossa-nova à la fin des années 1960 avant de disparaître mystérieusement en Argentine. Trueba, voulait d’abord faire un documentaire mais a finalement opté pour l’animation et l’enquête journalistique. Celui qui tentera de percer les secrets de l’énigme de Tenório, soupçonné d’avoir été tué par une milice à l’orée de la dictature, sera un reporter US interprété par Jeff Goldblum. Trueba retrouvera Javier Mariscal à la direction artistique et ce dernier devrait utiliser différentes ambiances colorées selon les époques du film. Le producteur, Film constellation, avait lancé le projet avec Prima linea mais, suite à leur faillite, ils sont à la recherche de nouveaux partenaires financiers.

They Shot the Piano Player - Fernando TruebaThey Shot the Piano Player – Fernando Trueba

Comme souvent les adaptations, de BD comme de romans, furent nombreuses cette année. Plusieurs sont encore en concept comme celle du roman d’Amélie Nothomb, Métaphysique des tubes, par Liane-Cho Han, storyboarder et animateur de Rémi Chayé sur Tout en haut du monde, ou Melvile, polar urbain aux airs de western fantastique tiré de la BD de Romain Renard. Quelque peu plus avancé, on notera The Amazing Maurice, projet d’adaptation du roman de Terry Pratchett scénarisé par Terry Rossio (Shrek, Pirates des Caraïbes) ou Verte de Marie Desplechin, nouveau projet développé par Folimage sur une ado de 11 ans en conflit avec sa mère et destinée à devenir, contre son grès, une sorcière.

Mais on s’arrêtera davantage sur deux projets. En premier lieu, celui de Delphine Maury (En sortant de l’école et Les Grandes grandes vacances) de donner vie à L’Ours et l’ermite de John Yeoman & Quentin Blake. Si le nom de ce dernier ne dira rien à la plupart, nombreux sont ceux qui connaissent ses dessins puisqu’il est l’auteur de la partie graphique des romans de Roald Dahl. C’est Marine Blin qui a été choisie pour réaliser cette histoire d’ours qui voudrait s’instruire mais ne réussit qu’à entraîner son professeur d’une catastrophe à l’autre. Et à la direction artistique, ce sera Charlie Belin, dont le style épuré et simple sera parfait pour retranscrire en animation la simplicité des traits et des décors de Blake.

L'ours et l'ermite - Marine BlinL’ours et l’ermite – Marine Blin

Et, l’un des coups de cœur de ce Cartoon movie 2020 : Les Sciences inexactes que Stefano Bessoni devrait adapter ses propres ouvrages. Son œuvre, littéraire, théâtrale, cinématographique, est jeune public comme Edward Gorey, Tim Burton ou Jan Svankmajer peuvent l’être, avec une noirceur envoutante et un humour implacable. L’artiste italien, multidisciplinaire et réalisateur de métrages qui oscillent entre animation et expérimental vogue dans le conte lugubre et devrait réaliser son film en marionnettes. Ceux qui ont pu voir son Gallows song ou lire son récent Pinocchio – à croire que tous les italiens se doivent d’en produire –, savent que son univers graphique est intimement lié à celui de ses pantins. Il en sera de même avec l’histoire d’amour de deux enfants aux cheveux bleus, Jonah et Rebecca, confrontés à l’apparition du fantôme d’une fillette disparue et au désir compulsif du petit garçon de créer un cabinet de curiosités. Le film est pour l’instant coproduit par Les Contes modernes en France et Pilgrim en Italie.

Les Sciences inexactes - Stefano BessoniLes Sciences inexactes – Stefano Bessoni

Parmi les autres projets marquants, retenons en deux terminés qui devraient sortir cet automne et dont on reparlera – en espérant que leurs dates ne soient pas repoussées : La Traversée de Florence Miailhe réalisée en peinture animée et qui traite des enfants migrants, et Calamity de Rémi Chayé, biographie romancée de Calamity Jane lorsqu’elle était enfant. Le Cartoon movie 2020 a donné l’occasion d’en voir un quart d’heure et ils s’annoncent magnifiques, l’un comme l’autre.

Parmi ceux que nous aimerions voir être produits, signalons La Légende de Depanurges, premier long de Franck Dion, déjà auteur de merveilleux courts-métrages. Son film est encore au stade du concept et devrait parler de poules, béliers, loups, d’un étrange héritage et d’un mystère familial. Sirocco, le royaume des courants d’air de Benoit Chieux aura des accents très Ghibli. Le scénario signé Alain Gagnol évoquera deux sœurs transformées en chats et projetées au Royaume du vent dans lequel un terrifiant personnage nommé Sirocco sème la panique. Enfin, L’Inventeur sera un premier long indépendant de Jim Capobianco, qu’on connait comme animateur pour Pixar. Il souhaite réaliser un long-métrage en marionnettes sur Leonard de Vinci, là aussi bien romancé. Le film sera coproduit par Foliascope en France.

Franck Dion - La Légende de DepanurgesFranck Dion – La Légende de Depanurges

Mais ce tour d’horizon du Cartoon movie 2020 ne serait pas complet sans évoquer au moins deux pièces musicales qui devraient être animées. Auteure de l’exceptionnel Extraordinaire voyage de Marona, Anca Damian était venue proposer The Island en concept ici-même l’année dernière. Elle prévoit de le terminer dans les deux ans. Comme à son habitude elle avance vite et bien avec un budget plutôt petit – de l’ordre de 1,8 million d’euros – qui lui offre une liberté nécessaire pour une idée originale : une robinsonnade musicale contemporaine où le protagoniste, solitaire, voit arriver sur son île un migrant échoué qui deviendra son Vendredi. Son film sera politique et empreint d’une certaine gravité comique. Il est adapté d’une pièce musicale d’Ada Milea et Alexander Balanescu et coécrit pour l’écran par Augusto Zanovello (Lettres de femmes).

Anca Damian - The IslandAnca Damian – The Island

Autre projet de réalisatrice – leur nombre est en constante augmentation année après années mais si la tendance est bonne, reste à voir si leurs projets figureront parmi ceux qui se monteront – l’adaptation par Alex Helfrecht du Winterreise de Franz Schubert & Wilhelm Müller. Cette histoire d’amour tragique doublé d’un voyage solitaire est constituée de 24 lieder dont chacun devrait être mis en scène en plan séquence sans aucun mot que les chants. Le film évoquera un poète meurtri qui, banni de la société, erre à travers les montagnes au seuil de la vie et de la mort. Le casting est impressionnant avec, dans les rôles clé, Gaspard Ulliel, John Malkovitch ou Charles Berling. McGuff devrait également être de la partie pour les effets visuels.

Alex Helfrecht - WinterreiseAlex Helfrecht – Winterreise

Si cette édition du Cartoon movie 2020 était, en apparence, moins forte que l’exceptionnelle édition précédente, les projets qui éveillent la curiosité étaient nombreux. Reste maintenant à les voir se concrétiser et pour cela, rendez-vous dans les années à venir pour suivre leur développement.

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