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Cannes 2015, jour 10 : Un certain regard (suite et fin)

Alors que le palmarès d’Un certain regard a été dévoilé, nous avons pu voir trois autres films dans la sélection, du très bon comme du moins bon, portant le total d’œuvres vues à onze et avec un sans faute côté résultats puisque nous aurons vu tous les films primés. Pour une fois, nous suivrons sans trop de difficultés le jury sur ses choix tant Soleil de plomb et Béliers nous avaient marqué. Certains pourront être étonnés de ne pas voir Apichatpong Weerasethakul, Naomi Kawase ou encore Brillante Mendoza, souvent en compétition officielle, être couronnés mais on suppose qu’Isabella Rossellini et ses comparses ont choisi de privilégier des méconnus méritants au profit des personnalités habituelles. On les en félicite, d’autant que les films récompensés valent le détour et offrent réellement un certain regard original sur des mondes qu’on connaît peut-être moins.

Palmarès Un certain regard :
Prix Un certain regard : Hrútar (Béliers) de Grímur Hákonarson
Prix du jury : Zvizdan (Soleil de plomb) de Dalibor Matanić
Prix de la mise en scène : Kishibe no tabi (Vers l’autre rive) de Kiyoshi Kurosawa.
Prix un certain talent : Comoara (Le Trésor) de Corneliu Porumboiu
Prix de l’avenir attribué à un premier film à Nahid de Ida Panahandeh et Masaan de Neeraj Ghaywan
Le Trésor - Affiche Cannes

Comoara, qui vient juste d’être récompensé, mérite bien son prix. C’est le quatrième film de Corneliu Porumboiu, déjà récompensé à Un certain regard en 2009 pour Policier, adjectif. Ce film roumain coproduit par la France est une bouffée d’air frais dans une compétition particulièrement dramatique et macabre. Dans ce film un homme accablé de dettes fait appel à son voisin afin d’aller à la chasse au trésor dans le jardin d’une vieille maison qui lui appartient, quelque part dans la banlieue de Bucarest. L’histoire est assez simple, voire banale, avec un enchaînement de quiproquos amusants mais sans aucune réelle surprise. On est loin des chasses enfantines où les diamants et rubis couleraient à flot puisque tout dans ce film tire vers un réaliste charmant, d’une subtile naïveté qui nous dit que tout est possible tant qu’on y croit et qui prête à sourire alors que les protagonistes restent toujours dans un registre mi-sérieux, mi-poétique. Tout le film repose sur une certaine candeur, une foi inébranlable en quelque chose d’aussi simple que farfelu pour le commun des mortels et logique pour les deux héros. Le Trésor ne tire pas sa réussite de l’originalité des péripéties mais d’un récit bien emmené qui finit par devenir quelque peu poétique. La mise en scène est assez lente et le réalisateur laisse le temps faire son travail. On n’est jamais dans la surenchère ici, plutôt dans l’écoulement d’un quotidien quelque peu merveilleux et qui tire justement sa force du réalisme qu’il amène.

Madonna - Affiche Cannes

À côté, Madonna de Shin Su-Won est un film typiquement coréen, c’est à dire un film dans lequel les viols et les meurtres abondent. Quand on voit les productions de ce pays qui sortent chez nous, les horreurs et la barbarie engendrées par la société semblent être des leitmotivs incessants. Mais parfois, trop c’est trop. Sans s’attarder sur la réalisation, assez factice, l’histoire suffit à faire comprendre que parfois, il faudrait essayer de ne plus jouer à « Qui écrira le scénario le plus monstrueux quitte à repousser les limites du n’importe quoi ». Une infirmière, dont on apprendra qu’elle a tué son enfant après avoir accouché dans un champ, travaille dans un hôpital dont le patron agonise dans un lit depuis 10 ans mais que son fils ne veut pas voir mourir pour des raisons de gros sous. Celui-ci veut faire subir à son père une troisième transplantation cardiaque mais les donneurs manquent. Il recueille dans l’hôpital une prostituée dans le coma, enceinte et abusée par d’anciens employeurs afin de lui retirer son cœur car il conviendrait à son père au risque de tuer le bébé à venir. Mais l’infirmière se prend de pitié pour elle et cherche à retrouver sa famille… On en a assez dit ? Le pire c’est que le cinéaste cherche à nous faire croire qu’il reste un espoir quelque part là dedans. On a également droit à quelques séquences faussement poétiques mais juste horribles à cause d’une ambiance malsaine et délétère. Nous, on a juste une question à poser : MAIS POURQUOI ?!
Lamb - Affiche Cannes
Heureusement, on a fini par Lamb de Yareb Zeleke, le premier film éthiopien présenté à Cannes mais aussi notre premier film battant ce pavillon. Le scénario est simple et s’intègre parfaitement à ce qu’on attend de la sélection Un certain regard : une ouverture sur le monde, sur différentes cinématographies mais également sur différentes sociétés, leur fonctionnement et leurs crises, perdues entre traditions étouffantes et désir de liberté. Lamb, à travers le portrait d’une amitié entre un petit garçon et son mouton, nous fait voir l’Éthiopie, ses rites, ses beautés et les problèmes qu’elle traverse. Et c’est une chose qu’on apprécie : le monde n’est pas complètement nauséabond et triste. Le cinéaste n’en rajoute pas dans le drame et le sordide mais il va nous amener dans une certaine idée du quotidien avec toute sa poésie, entre les paysages verts mirifiques, une ville insalubre et un côté fantastique dans l’apparition soudaine de personnages au milieu de nulle part ou à l’orée d’une forêt interdite. L’enfant, dont la mère est morte et dont le père doit partir pour la capitale, est laissé à des parents qui vivent dans la montagne. La plupart des acteurs sont non professionnels et interprètent un peu le rôle qu’on attend d’eux. Certes nous avons conscience d’être quelque peu amené dans une série de figures à la limite du cliché mais ce monde nous est tellement inconnu qu’on n’y prête guère attention. On constate plutôt les relations difficiles entre une société matriarcale et machiste où les rôles sexués sont définis et dont il est compliqué de se défaire, la vie difficile en ville avec les vols constants et la pauvreté, la famine qui sévit et les conditions climatiques et agraires qui ne sont pas au beau fixe, la présence du religieux et la défiance envers la science. L’ensemble est perçu à travers les yeux d’un enfant qui ne comprend pas ce monde dans lequel on l’enferme et les contradictions qu’on éprouve avec lui. C’est la force et la simplicité de ce regard qui font la beauté d’un film que d’aucuns trouveront sûrement banal mais qui mérite amplement le détour.
Demain, le palmarès sera dévoilé et on ira rattraper quelques films de la compétition (à suivre).

 

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