Une part d'ombre - Image une interview Samuel Tilman

Entretien avec Samuel Tilman pour Une part d’ombre

Le nom de Samuel Tilman ne vous dit peut-être pas grand chose, mais ce natif de la Belgique francophone a pourtant déjà pas mal roulé sa bosse embrassant différents métiers de cinéma et de théâtre depuis l’écriture jusqu’à la mise scène en passant par la production via sa boîte Eklektik Productions créée en 2005. Si Une part d’ombre est son premier long de fiction en tant que réalisateur, on a ainsi pu trouver son nom associé à la cérémonies des Magritte du cinéma, l’équivalent de nos César, qu’il a co-écrit et mis en scène à de très nombreuses reprises, ou à des documentaires et des docu-fictions de télé remarqués par la critique ou qui ont tout simplement remporté de vifs succès d’audience.

C’est donc à l’occasion de la sortie d’Une part d’ombre que nous avons eu la chance de rencontrer Samuel Tilman, grand gaillard au port altier qui mine de rien trace une route qui fait sens en grattant à la marge les conventions et les codes pour accoucher d’œuvres marquantes. Une part d’ombre ne déroge pas à la règle qui en partant d’un fait divers banal (un homme sans histoire se retrouve accusé du meurtre d’une femme retrouvée sans vie au bord d’un chemin forestier), traite la chose sur certes sur le versant thriller (de l’intime) mais aussi sur l’aspect analyse sociétale. Pour ce faire, Tilman s’appuie sur un groupe d’amis qui va renvoyer à la tronche de son présumé innocent (convaincant Fabrizio Rongione) une réalité en forme d’échantillon de la société qui peut-être à la fois hypocrite, incrédule, naïve, cruelle ou accusatrice (sans preuves ?). C’est toute la force de sa démonstration qui si elle se perd dans une fin par trop révélatrice à notre goût n’en demeure pas moins un exercice de style très charnel qui n’a malheureusement plus cours dans notre cinéma.

 Samuel Tilman - Une part d'ombreSamuel Tilman © Ava Du Parc

Digital Ciné : Pouvez-vous nous parler de la mini-série historique Kongo qui retraçait l’histoire du Congo Belge ?

Samuel Tilman : C’était une belle aventure. Cela date du début de la décennie et cela repasse à la télé de temps à autre encore aujourd’hui. La dernière fois je crois que c’était sur la chaîne Histoire il y a quelques mois. Quand j’ai commencé l’écriture d’Une part d’ombre, je réalisais Kongo. Ce mélange d’animation et d’images d’archive, ça vieillit plutôt bien je trouve non ?

DC : Perso j’ai adoré. Cela vous a permis de réaliser et de produire Le Dernier gaulois (un docu-fiction réalisé en motion capture) qui a fait en 2015 un carton d’audience sur France 2.

ST : Tout à fait. Mais je ne produis pas vraiment mes films. J’ai certes une société de production et je produis d’autres personnes mais sur mes projets je ne veux pas avoir cette double casquette. Pour Le Dernier gaulois c’est Program33 qui est à l’origine du projet et qui est venu me chercher. Cela a mis en stand-by le développement d’Une part d’ombre car ne serait-ce que le travail sur la motion capture c’est très long. Au final entre l’écriture, la réalisation et le reste, cela m’a occupé trois ans. Cela m’a permis de continuer à explorer le détournement des genres. Tu pars sur un truc existant (le docu historique) et tu tentes de le traiter un peu différemment (via la motion capture donc).

DC : C’est en effet ce que l’on perçoit dans Une part d’ombre qui je trouve prolonge mon sentiment que le cinéma dit de genre est mieux traité en Belgique que chez nous en ce moment.

ST : Attention on n’a pas en Belgique de traditions à ce niveau-là. C’est tout nouveau chez nous cette idée d’explorer un peu tous les genres ou de revoir certains codes. Ne serait-ce que la comédie, on n’en fait pas tellement.

DC : Un premier long de fiction à plus de 40 ans. C’est tard non ?

ST : Je suis autodidacte. J’ai fait des études d’histoire. J’ai d’ailleurs rencontré Fabrizio (Rongione) à la fac. On a fait du café-théâtre ensemble. J’ai ensuite fait du documentaire car je voulais apprendre le métier sur le terrain. Puis là je suis passé au court-métrage de fiction. Ensuite mon parcours est assez classique.

DC : Il me semble aussi que vous avez mis en scène pendant quelques années la cérémonie des Magritte.

ST : Co-écrit même. Et d’ailleurs Fabrizio en a présenté trois.

DC : Formidable acteur découvert pour ma part avec la série Un village français. J’ai d’ailleurs l’impression que dans Une Part d’ombre, il prolonge un peu cette forme de jeu tout en sobriété pour ne pas dire atone, comme si vous vouliez laisser continuellement le champ libre à toutes formes d’interprétations possibles.

ST : Oui avec lui on a beaucoup travaillé dans l’épure. On a voulu laisser au spectateur la charge de l’interprétation. Il y a aussi l’idée de faire confiance au montage. De prendre certaines prises un peu au-dessus, d’autres un peu en-dessous en fonction du curseur choisi et de ce que l’on voulait montrer à l’image à chaque étape de l’histoire. Et puis il y a les rôles secondaires qui font office de baromètre. En fait c’est plutôt aux copains de Fabrizio dans le film envers qui j’étais le plus directif. Et c’est en fonction de leur jeu que Fabrizio réagissait et interprétait son personnage.

Une part d'ombre - Fabrizio RongioneFabrizio Rongione

DC : Est-ce que c’est compliqué à produire un film comme Une part d’ombre ?

ST : On va chercher le million en Belgique et puis ensuite il faut trouver le reste avec les pays francophones frontaliers. Une part d’ombre est à mon niveau un film au budget conséquent (le budget officiel est de 1,5 millions euros / NDSG). J’avais un peu la double casquette et le fait de connaître le métier de producteur m’a gêné au moment de l’écriture car tout de suite on pense à ce qui est possible en termes de budget et on se bride. Ce qui est au final contre productif. En fait il vaut mieux tout mettre au moment de l’écriture car faire un film ce sont des étapes et à chacune d’entre elle il faut s’attendre à renoncer à quelque chose. Faire du cinéma c’est donc une somme de renoncements et donc si dès l’écriture tu te brides… Mais là où c’est excitant c’est justement de lutter contre cela et de trouver des solutions pour retomber sur ses pattes. Je crois en fait dur comme fer à l’art de la contrainte.

DC : Et je crois savoir que les acteurs ne connaissaient pas la fin de l’histoire…

ST : C’était en effet prévu comme ça mais au final je me suis dit, c’est des pros quoi. Et donc qu’ils connaissent ou non la toute fin, ils sauront jouer les situations comme il le faut. Cela ne sert à rien de tomber dans le faux naturalisme. Je m’y suis au final refusé. Et de toute façon, de part le montage et la direction d’acteurs j’insinue le doute auprès du spectateur qui normalement ne doit plus trop savoir sur quel pied danser. C’est en tout cas ce que j’ai cherché à mettre en place ici.

DC : Mais alors pourquoi avoir voulu donner cette clé de compréhension à la toute fin du film ?

ST : J’ai en fait longtemps tourné autour de l’idée de la fin ouverte. Mais à la réflexion je me suis aussi rapidement dit que comme je bossais beaucoup la construction du film sur le principe des flashbacks, il me fallait un épilogue. Je trouvais sinon que cela aurait été bien trop putassier. On accroche le spectateur pour le laisser au final se démerder. Une fin ouverte aurait pu en fait se concevoir si j’avais enlevé les flashbacks et fait un film se passant uniquement dans le présent. Et puis même en ayant tourné cette fin, on laisse au personnage joué par Fabrizio le bénéfice du doute.

DC : Je regrette ceci dit cette fin qui donne à mon sens toutes les clés de compréhension au spectateur devenant pour le coup omniscient alors que jusqu’ici il se référait principalement aux réactions du groupe d’amis entre ceux qui avaient pris fait et cause pour le personnage principal accusé donc de meurtre quand d’autres lui ont tourné le dos.

ST : Si j’avais pu trouver la fin ouverte idéale ou qui m’aurait convenu, la question ne se serait même pas posée.

DC : Ce groupe d’amis justement est l’une des richesses incontestables du film. Je trouve que chacun est caractérisé avec beaucoup de finesse et que le casting est parfait. Cela me rappelle ce cinéma français des années 70 un peu passé à l’as aujourd’hui. Au hasard j’ai pensé à L’Affaire Dominici avec Gabin.

ST : J’ai en effet revu le film au moment de l’écriture.

DC : Il y aussi je trouve une belle démarche de mise en scène entre les flachbacks filmés en longue focale et le temps présent qui semble plus organique et plus proche des personnages.

ST : On filmait en effet à l’épaule quand on était proche des gens et en pieds pour les séquences censées être les flashbacks. Mais c’était une épaule qui « respire » pas claustro à la Dardenne et quant aux plans en pied, j’agrémentais cela de panos ou de travellings les plus naturels possibles histoire que le spectateur n’en prenne jamais conscience.

DC : Je ne suis pas persuadé qu’Une part d’ombre pourrait se monter facilement en France.

ST : Cela vient peut-être du fait qu’en Belgique on ait moins de contraintes et que le cinéma un peu plus genré n’y soit pas ostracisé. On bénéficie d’une liberté de ton et de genre en Belgique qui est bien plus grande car on a un tout petit peu moins peur de se planter.

Une part d'ombre - Natacha RégnierNatacha Régnier

DC : Est-ce que le débat en Belgique est aussi virulent qu’en France concernant Netflix et la chronologie des médias ?

ST : Oui de plus en plus. On en est d’ailleurs même arrivé à penser dorénavant qu’il faut différencier les projets entre ce que l’on va montrer en salle qui sera plus comédie et autres productions fédératrices et ce que l’on peut proposer pour Netflix où là forcément les champs des possibles semblent plus vastes. J’ai par exemple fait l’erreur de voir Roma d’Alfonso Cuarón sur ma télé…

DC : Ben on n’avait pas le choix…

ST : Oui mais chez nous on pouvait aussi le voir au cinéma. Et Roma est un film qu’il faut voir en salle. C’est un film de cinéma. Ça respire, y a du son, la grammaire est adaptée au grand écran…

DC : Je trouve qu’Une part d’ombre s’inscrit un tantinet dans la production belge du moment qui prend bien plus de risques que la prod ambiante française. Je pense à Les Ardennes, Bullhead, mais aussi aux films du binôme Adil El Arbi / Bilall Fallah comme Black interdit chez nous en salle ou Gangsta.

ST : Beaucoup des films que vous citez sont d’origine flamandes d’où il est vrai se dégage depuis quelques années une dynamique incontestable. C’est pointu et souvent ils atterrissent dans les festivals internationaux les plus exigeants. Ce qui est fort avec ces films c’est que la mise en scène est souvent décalée, intelligente ou foisonnante tout en explorant quasi exclusivement le cinéma de genre.

DC : Si Une part d’ombre ne cherche pas à aller si loin, on y retrouve tout de même cette volonté de traverser un genre (le thriller sociétal) tout en donnant la part belle aux seconds-rôles. Ce que faisait donc très bien le cinéma français des années 70.

ST : J’ai en effet l’impression d’être dans cette tradition française des films de groupe où les seconds-rôles sont omniprésents.

DC : Comment le film s’est comporté dans les salles belges ?

ST : On a fini 2018 sur le podium derrière le film de François Damiens (Mon Ket) et Guillaume Senez (Nos batailles), ce qui représente un peu plus de 9 000 entrées. Sachant que pour la partie flamande du pays où le film ne sort pas au cinéma, il a été achetée pour la télé (Une part d’ombre a réalisé 24 115 entrées sur 57 copies en France après 5 semaines d’exploitation / NDSG).

Merci à Samuel Tilman pour ses réponses au « naturel » des plus précieuses et à Mathilde Cellier qui a rendu cette rencontre possible.

Une part d’ombre (2018) de Samuel Tilman – 1h34 (Destiny Films) – 22 mai 2019

Résumé :  David est un père de famille comblé : une femme qu’il aime, deux enfants adorables, une bande de potes soudée. Au retour de leurs dernières vacances, David est interrogé par la police dans le cadre d’un meurtre. Rapidement, l’enquête établit qu’il n’est pas irréprochable. Même si son meilleur ami et son avocat le soutiennent, le doute se propage dans son entourage…

Note : 3,5/5

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