Star Wars - Drew Struzan

Star Wars Battlefront – Entretien avec Patrice Girod

C’est sans conteste l’une des personnalités les plus connues de l’univers Star Wars, à tout le moins dans l’Hexagone. Fan de la première heure de la mythique saga de George Lucas, Patrice Girod est également à l’origine du Lucasfilm Magazine et a pris part au tournage de la deuxième trilogie. C’est dire si, à l’approche des sorties du jeu Star Wars Battlefront et du film Star Wars : Épisode VII – Le Réveil de la Force, une rencontre avec le bonhomme s’imposait.

À quand remonte votre première « rencontre » avec l’univers Star Wars ?

Octobre 1977.

La sortie dans les salles françaises du tout premier film Star Wars.

Exactement. Mon frère m’a gentiment emmené au cinéma sur les ordres de mes parents : « Emmènes ton frère, ça a l’air sympa ». J’avais dix ans. Je constate que les gens de ma génération ont été les éponges parfaites. C’est l’âge où l’on absorbe énormément de choses tout en commençant déjà à s’affirmer. Et la découverte de Star Wars, c’était exactement ce qu’on voulait. J.J. Abrams a un an de plus que moi donc nous sommes de la même génération. Ça a été un cataclysme pour nous.

C’est ce qui explique selon vous que quarante ans après, l’engouement pour Star Wars soit toujours intact ?

Pour moi, oui. Quarante ans après, je suis toujours autant marqué par Star Wars. De même pour J.J. Abrams. C’est la raison pour laquelle il voulait faire le film. Ça représente tellement à nos yeux. Ça reste le panthéon. On n’a jamais connu mieux. En dépit du merchandising, ces films ont été tellement révolutionnaires à l’époque. Je ne sais pas quel âge vous avez ?

Quarante ans. J’ai découvert les Star Wars plus tard dans les années 1980 en VHS.

Vous êtes un peu plus jeune donc mais à l’époque, on s’est pris des claques. À la télé, on avait Les Mystères de l’Ouest, Cosmos 1999, L’Île aux enfants, Les Aventures de Saturnin. Les Walt Disney en salles, je me rappelle, j’avais vu L’Île sur le toit du monde (1974) et on a l’impression que ça a été fait trente ans avant Star Wars. Il y avait Robin des bois (1973) qui était sympa mais c’était quand même un autre cinéma. Et là tout d’un coup, on va au cinoche (il écarquille des yeux grands comme ça et ouvre la bouche à s’en décrocher la mâchoire) : « Qu’est-ce que c’est que ça ? ». Et on reste scotché pendant deux heures. C’est là où le scénario est assez génial, à la fois simpliste et à plusieurs niveaux de lecture. Je me suis aussitôt identifié au personnage de Luke Skywalker, à son parcours. C’est presque un ado. C’était moi quelques années plus tard. On découvre sa famille, son mentor, il doit quitter sa planète, etc. Pour moi, l’identification a été immédiate. J’étais et je reste toujours aussi fasciné par ces films. Je trouve que le scénario du tout premier est d’une simplicité terrible mais d’une efficacité remarquable. Et que dire des vingt dernières minutes ! On a beau les revoir à satiété, ça fonctionne toujours aussi bien. C’est du caviar !

Star Wars - Épisode IV : La Guerre des étoiles

Quel regard portez-vous sur les trois trilogies ? La première est monumentale, la deuxième, tout le monde s’est pris une douche froide et la troisième qui est attendue avec anxiété ?

Je ne dis pas « douche froide » étant donné que j’ai travaillé sur les films et que ma perception n’est pas la même. Je l’ai vu autrement. J’essaye de relativiser. Le problème des années 80, c’est qu’entre les Star Wars et les Indiana Jones, ils ont fait le top du top. Ça reste les deux plus grandes trilogies jamais faites de toute l’histoire du cinéma. Pour moi, les Harry Potter et autres Seigneur des anneaux en comparaison, ça n’est rien. Star Wars et Indiana Jones, on n’a jamais fait mieux en matière de divertissements populaires. C’est incroyablement divertissant, pas du tout aliénant, bien fait, bien dialogué, drôle, efficace et ça reste fun. C’est la totale ! Donc on a eu du caviar à manger et ensuite on nous donne une belle entrecôte. L’appréciation sur la deuxième trilogie est donc toute relative. Je préfère largement me revoir ces Star Wars là que, au hasard, les Transformers (il fait la grimace). Je n’ai rien contre mais bon, voilà quoi, ça ne m’intéresse pas. Parce que dans les Épisode I, II et III, il y a un processus créatif en vue de faire de nouveaux designs, de trouver de nouveaux sons et de maintenir une histoire cohérente. Ça n’est pas dénué de sens. La production hollywoodienne d’aujourd’hui est dénuée de tout sens, à 100%. Les films n’ont ni queue ni tête. Fast & Furious, putain c’est… (il fait encore davantage la grimace) ! Mais quelque part, je dirais que c’est un enfant malade de Star Wars. George Lucas a engendré le mal. C’est Les Aventuriers de l’Arche Perdue poussé à son paroxysme d’où l’on a retiré toute la substance. Quant aux nouveaux Star Wars qui arrivent, ça sera encore autre chose tout en restant dans le même moule. J’ai une théorie qui est que, de toute façon, chaque génération a SA trilogie. Nous, on a eu la première. Moi je connais des enfants qui continue de préférer la deuxième car ils trouvent que la première fait trop « maquette ». Ce que je peux comprendre car moi je trouve que la deuxième fait trop « numérique ». Arrive à présent la nouvelle génération. Et ceux qui ont aimé la deuxième trilogie risquent de ne pas aimer la troisième. Spielberg a eu le même problème avec le quatrième Indiana Jones. C’est hyper dur. Ils sont dans un exercice de style très compliqué. Mais bon, ça va passer et ça sera divertissant. Disney est très fort dans ce domaine. Je ne m’inquiète pas. Et puis qui sait, on peut très bien avoir le meilleur Star Wars à noël cette année ! Le cinéma est un art très compliqué. Il ne faut pas critiquer avant d’avoir vu.

Star Wars - George Lucas

En parlant de meilleur, la question que l’on pose souvent aux fans de Star Wars c’est : quel est votre épisode préféré ?

Pour moi, ça reste l’Épisode IV (Un nouvel espoir). L’Épisode V (L’Empire contre-attaque) est sûrement meilleur : ils avaient plus d’argent, la technologie était davantage maîtrisée. Le résultat est donc plus abouti artistiquement parlant. Pour autant, je trouve qu’il en ressort un côté opératique. À la limite, je pense que si l’on retire les dialogues, on peut comprendre le film uniquement avec la musique et les images. C’est une autre expérience, très shakespearienne. Mais je trouve que l’histoire est moins bien. L’histoire de Luke Skywalker qui quitte sa planète, ça me parle davantage. C’est mon avis personnel.

Vous avez donc pris part au tournage de la prélogie Star Wars, les épisodes I à III. On imagine que ça a dû être une expérience incroyable pour un fan tel que vous.

D’autant plus que j’ai fait ça par passion. J’ai eu de la chance car je crois avoir été l’un des rares à écrire à Lucasfilm pour lancer le magazine officiel. Ils l’ont fait avec moi mais j’étais le premier dans le monde à lancer un magazine. À l’époque, c’était quand même une petite société, limite familiale. Au licensing, ils étaient cinq ou six, je les connaissais tous et tous me connaissaient : « Allez viens sur le tournage Patrice, on va te faire un costume ». Ça avait un côté vachement sympathique. Aujourd’hui, c’est devenu une grosse société corporate. Ça n’a plus rien à voir. Mais c’est l’évolution de toutes ces boites-là. Moi j’ai vécu des moments absolument incroyables. Comme ma rencontre avec George Lucas et Rick McCallum par exemple. Ce qui est incroyable avec Star Wars, et c’est la raison pour laquelle je continue par passion et par réseau, c’est que demain, je peux très bien rencontrer J.J. Abrams et on va se mettre à discuter de Star Wars et ça va devenir un copain. Ça m’est encore arrivé cet été lorsque j’ai rencontré Robert Conrad, qui est l’un des héros de mon enfance avec Les Mystères de l’Ouest, sur une émission de radio. En discutant avec l’ingénieur du son, je m’aperçois que c’est un fan furieux de Star Wars. Et lorsque je me suis présenté, il en est resté coi. Et depuis, nous sommes restés en contact. Star Wars a ce pouvoir fédérateur. Nous sommes tous des fans de Star Wars et nous en sommes fiers.

Star Wars - Épisode V : L'Empire contre-attaque

Vous qui avez découvert la trilogie originelle dans sa version non retouchée, que pensez-vous du fameux débat autour des modifications faites après coup ?

Pour moi, c’est très simple : George Lucas dit qu’il peut retoucher son œuvre jusqu’à sa mort. Et bien il a raison ! Un artiste peut retoucher son œuvre autant qu’il le souhaite. Quel droit ai-je, moi, Patrice Girod, de lui dire : « Non, ne touches pas ! ». Je ne suis rien, je n’ai rien fait, je suis un simple spectateur. Si Monet a envie de retoucher ses tableaux, qu’il le fasse, c’est son droit. Maintenant, une chose que George Lucas a oublié, c’est que depuis 1977, son œuvre est « passée dans le domaine public » au sens où les spectateurs connaissent une autre œuvre. Et je pense, et là j’espère que Disney nous écoute mais c’est plutôt George Lucas qui devrait m’écouter (sourires), qu’il devrait faire comme Spielberg avec E.T. l’extra-terrestre : il l’a sorti en Blu-ray en version « originale » et en version retouchée, de telle sorte que tout le monde a la version qu’il veut. Les gens qui hurlent : « Non, il n’a pas le droit d’y toucher ». C’est son œuvre, il a tous les droits. Les gens sont durs.

Fin août, le Hollywood Reporter a rapporté une étude qui annonçait que les ventes de produits dérivés de l’Épisode VII pourraient rapporter à eux seuls cinq milliards de dollars dans le monde au cours de la seule première année. Si l’on y ajoute les innombrables suites et spins-off cinés déjà en projets, les séries TV, les livres et l’avalanche de produits dérivés en tout genre, ne trouvez-vous pas que Star Wars soit aujourd’hui devenu avant tout une manne financière plus qu’une œuvre artistique ?

Ça reste des estimations. Je pense que les précédents Star Wars ont dû générer eux aussi des bénéfices colossaux. Et ça ne date pas d’aujourd’hui. Il y avait déjà des vitamines Star Wars en 1977 ! Maintenant, ce qu’il faut voir, c’est que depuis la prélogie en 1999, notre monde a changé et avec lui la demande et donc l’offre. Il ne faut pas oublier qu’en 1989, quand j’avais fait une tombola avec mon ami Arnaud pour envoyer un message à George Lucas, sur Paris et région parisienne, on demandait 250 francs par personne dans les cinémas. On l’avait affiché partout. Au final, il n’y a eu que vingt personnes qui se sont manifestées. Aujourd’hui des millions de gens prétendent aimer Star Wars. Et bien en 1989, je peux vous dire que je les ai cherchés ces gens-là ! Il n’y avait personne. De surcroît, il n’y avait quasiment aucune fille. Aujourd’hui, on croise des filles dans la rue arborant des T-Shirts Star Wars ou Marvel. Le monde change, le merchandising change. Star Wars devient un truc global. Après, ce que je crains et j’espère que le groupe Disney est suffisamment intelligent pour ça, c’est qu’on ne se retrouvera pas confronté à un moment à un « Star Wars bashing ». Ce qui est arrivé au disco. De toute façon, on vit dans un monde où tout est surexploité. Aujourd’hui, ça ne choquerait plus personne le disco. Oui, il y a beaucoup de Star Wars, de Batman, de Harry Potter. On vit dans ce monde-là. Et c’est même nous qui l’avons généré et entretenu. Moi-même en créant le Lucasfilm Magazine, j’ai apporté ma pierre à l’édifice.

Star Wars - Épisode I à VI

Il y avait déjà des dizaines de jeux vidéo Star Wars auparavant. Cette année sort donc Star Wars Battlefront. Est-ce un univers auquel vous vous intéressez également ?

Oui d’autant que cela faisait un petit bout de temps qu’il n’y avait pas eu de jeux vidéo Star Wars. Les précédents, c’était Le Pouvoir de la Force 1 et 2 qui n’étaient pas mal. Avec Star Wars Battlefront, je retrouve un peu l’esprit des jeux LucasArts de l’époque ; à savoir que, lorsqu’ils faisaient des jeux, c’était le dessus du panier. Et là, on est au même niveau. Je suis estomaqué par le réalisme tant graphique que sonore. Surtout, ils ont fait ce qu’il y a de plus important dans Star Wars : l’immersion. Ce que l’on adore avec Star Wars, c’est se retrouver plongé dans son univers. Donc, plus le jeu est réel, plus le phénomène immersif s’en retrouve décuplé. Dans le cas de Star Wars Battlefront, les fans vont être fous. Ils ont fait ce qu’il y avait à faire. Je pense que c’est le jeu dont George aurait rêvé il y a quarante ans. Lorsqu’il a eu sa vision, c’est ça qu’il imaginait. Qu’est-ce qu’on va avoir dans dix ans ? Ça risque d’être hallucinant !

Précisément, quel avenir voyez-vous pour Star Wars au sens large ? L’engouement qui va continuer ou bien qui risque de retomber comme un soufflé ?

Oui, comme Spielberg qui a prédit la mort des superhéros. Je pense que toutes ces franchises ont des rythmes, comme avec Star Trek par exemple. Ça s’est arrêté quelque temps avant de redécoller. C’est comme les jachères, il faut laisser reposer le terrain avant de repartir. Star Wars est reparti sur un rythme soutenu et, à un moment, ils vont se calmer. Entre-temps, ils vont trouver autre chose. Sauf… sauf s’ils parviennent à maintenir un niveau de qualité exceptionnelle. Je dirais même s’ils continuent à nous étonner de film en film. Tant qu’ils parviennent à entretenir la flamme. Pourquoi Star Trek s’est cassé la gueule ? Parce que Paramount doublait les budgets de film en film. À la fin, les acteurs demandent de plus en plus d’argent et au final, le film est minable. C’est ça la complexité des franchises. Hollywood a d’ailleurs assez bien compris le truc. Aujourd’hui les acteurs qui jouent les superhéros font trois films puis on les dégage parce qu’on sait qu’au quatrième, ils vont nous coûter plus cher. Alors on change et on en refait un nouveau. L’argent reste donc investi dans le film et non dans le cachet des acteurs en vue d’aboutir à un film de qualité. J’ai vu que Robert Downey Jr. avait touché combien par film Avengers ? 50 millions de dollars ? Là, ils ont mis le doigt dans un truc qui doit leur faire très mal.

Star Wars - Épisode VII : Le réveil de la Force

Autant dire que l’Épisode VII va être déterminant pour l’avenir de Star Wars ?

C’est la clé de voûte du futur édifice Disney. Il ne faut pas se planter. Ils espèrent faire plus de deux milliards de dollars de recette au box office dans le monde. Si le film faisait un milliard, ils feraient la gueule. Et pourtant, la barre est haute car un milliard, c’est déjà très très dur à atteindre. Mais… si le film est super alors oui, c’est jouable parce que même moi, j’irais le revoir trois ou quatre fois. C’est ça la magie Star Wars.

Remerciements à Ombeline Duray, Fatima Atmani, Jean-Christophe Malard, Eva Durao, Léa Terrier et toute l’équipe de Wellcom.

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