Beyond : Two Souls - PlayStation 4

Heavy Rain & Beyond : Two Souls : Une autre vision du jeu vidéo

Là où une (très large) majorité de jeux vidéo reprend l’adage du « tué ou être tué » de façon plus ou moins gratuite, relançant par la même occasion à intervalle régulier le débat séculaire de la violence au sein de tels divertissements, d’autres titres optent pour une approche non plus dictée par la quantité de pruneaux dégommés / encaissés mais par la profondeur (ou à tout le moins la tentative de profondeur) de leur scénario et de leurs personnages. Heavy Rain et Beyond : Two Souls sont de ceux-là.

Aux premiers temps, il y a eu le déluge et ensuite les dinosaures se sont amenés

Sans chercher le moins du monde à refaire l’histoire du jeu vidéo, si l’on remonte aux tous premiers titres dans les années 1970, les Pong et autres Space Invader, le principe était alors des plus primitifs : battre son adversaire / détruire l’envahisseur. En cas d’échec : même joueur joue encore. Un demi-siècle plus tard, le concept est demeuré peu ou prou inchangé, jusque dans des sagas mythiques « enfantines » du type Zelda et autres Mario : vivre, mourir, recommencer. Face à pareille hégémonie vidéoludique très « cro-magnienne », certains résistent. Au sein de ce village d’irréductibles, le nom d’un gaulois ressurgit régulièrement : David Cage. À la tête de son studio Quantic Dream fondé en 1997, Cage tâte du pixel dès 1999 avec The Nomad Soul suivi en 2005 de Fahrenheit. Deux titres qui comportent déjà en leur sein les prémices des thématiques et des mécaniques de jeux chères à Cage mais avant tout une vision qui tient à cœur au bonhomme : entraîner le joueur au cœur d’enjeux narratifs prégnants à l’aide d’un medium où, à de rares exceptions (qui a dit le chef d’œuvre The Last of Us ?), le mot « scénario » relève le plus souvent de l’épaisseur d’une feuille à cigarettes en guise de prétexte pour aller casser la gueule à tout ce qui bouge.

Heavy Rain - PlayStation 4

Heavy Rain & Beyond Two Souls : Entre avènement et limites du film interactif

Avec Heavy Rain (2010) et Beyond : Two Souls (2013) sortis en exclusivité sur PlayStation 3, David Cage poursuit dans la même lignée. À savoir des polars lorgnant vers le surnaturel conçus à base de capture de mouvements et nantis de scénarios aux racines dramatiques : la perte d’un enfant au cours du prologue d’Heavy Rain, un anniversaire qui fait de l’œil à Carrie au bal du diable au cours de l’adolescence de l’héroïne de Beyond : Two Souls. En l’espace d’une petite vingtaine d’années, cet alsacien d’origine a imposé (ou à tout le moins tenté d’imposer) une autre approche du jeu vidéo, à contre-courant du « je cogne d’abord, je pose des questions ensuite », en revendiquant un penchant particulièrement prononcé pour les scénarios et les personnages ultra-léchés. Dusse une telle approche hérisser tout l’épiderme d’une frange entière de joueurs. Car le genre dans lequel se classent les jeux de David Cage n’est clairement pas du goût de tous, à savoir celui des films interactifs dont le pionnier remonte au cultissime Dragon’s Lair (1983) de Don Bluth, un ancien de Disney qui a fait ses gammes sur quelques-uns des classiques du studio aux grandes oreilles : La Belle au bois dormant (1959), Merlin l’enchanteur (1963), Robin des bois (1973) ou encore Peter et Elliott le dragon (1977). Pour la petite histoire, Dragon’s Lair sera l’un des tous premiers jeux proposé sur support LaserDisc. Oui, la gigantesque galette où il fallait se lever au bout d’une heure (ou 30 min quand elle était enregistrée en CAV. Oui bon les moins de 30 ans laissez tomber) pour voir la suite de son film.

Beyond : Two Souls - PlayStation 4

En 1997, emboîtant le pas à Don Bluth, The Nomad Soul est l’un des tous premiers titres conçus à base de capture de mouvements ; un procédé totalement entré dans les mœurs de nos jours mais encore à l’état de technologie balbutiante à l’époque. Le but était alors de se démarquer de titres en full motion vidéo, tels que The 7th Guest, Phantasmagoria et autres Under a Killing Moon (des jeux que les moins de 30 ans, encore eux, ne connaissent sans doute pas). Les locaux de Quantic Dream serviront ainsi pour les sessions de capture de mouvements du Immortel, ad vitam (2004) de Enki Bilal. David Cage revendique d’ailleurs depuis toujours ses affinités avec le Septième (et le Huitième) Art. En 2005, outre le procédé de l’écran splitté (re)devenu très en vogue suite au succès d’un certain 24 heures chrono (2001), il fait ainsi appel à Angelo Badalamenti pour la bande originale de Fahrenheit (David Bowie s’était chargé de celle de The Nomad Soul). En 2013, le bonhomme s’adjoint les services de rien moins que Ellen Page et Willem Dafoe pour tenir le haut de l’affiche de Beyond : Two Souls. Au programme : toujours les mêmes « ingrédients », à savoir de la capture de mouvements, du polar surnaturel et une intrigue à tiroirs qui fait le va et vient entre passé et présent pour mieux immerger le joueur au cœur de l’intrigue et de l’avatar qu’il manipule : Jodie, interprétée par Ellen Page, et son « compagnon » Aiden, entité invisible, mystérieuse mais oh combien puissante.

Beyond : Two Souls - PlayStation 4

« Manipuler » est d’ailleurs le terme qui sied le mieux à Beyond : Two Souls et, pour certains, résument à lui seul toute l’œuvre de David Cage : celui d’un confectionneur de films interactifs empruntant çà et là au Septième Art (artistes et autres références visuelles / narratives) où les possibilités interactives se cantonnent à jouer les marionnettistes à l’aide de QTE tant décriés dans un spectacle aux règles ultra-rigides par opposition à la totale liberté d’action (ou presque) laissée aux joueurs en temps normal. Le jonglage avec les arsenaux, inventaires et autres caractéristiques pléthoriques de son avatar cèdent ici la place à des interactions certes limitées mais servant un seul et unique dessein : immerger le joueur au cœur d’une intrigue par l’entremise de personnages où sentiments et revirements scénaristiques prennent le pas sur les HUD envahissantes. N’en déplaise aux détracteurs du genre et quitte à sombrer dans la pire des lapalissades : « il faut de tout pour faire un monde ». Dans celui des jeux vidéo, il y a les FPS bourrin et bas du plafond à la Call of Duty (troll détecté, j’apprécie également à l’occasion les bons gros trucs qui tâchent) et autres FIFA annuels (pour les amoureux du ballon rond dont je ne fais absolument pas partie) et il y a les films interactifs à la Heavy Rain et Beyond : Two Souls. Preuve du succès manifeste du genre après le très sympathique Until Dawn l’an passé, ces deux derniers font cette année l’objet de versions remaster sur PlayStation 4 au sein d’un bundle baptisé Heavy Rain & Beyond : Two Souls Collection. Si quelques nouveautés plus ou moins notables ont fait leur apparition, notamment la possibilité de jouer à Beyond : Two Souls dans l’ordre chronologique, c’est également celui-ci qui profite au mieux du portage sur next gen avec un rendu visuel très probant là où Heavy Rain accuse davantage le poids des années avec des visages qui fleurent bon le uncanny valley. Dans les deux cas, les puristes apprécieront d’avoir le choix (à la volée) entre la VOSTF ou la VF.

Beyond : Two Souls - PlayStation 4

Dans l’ensemble, rien n’a bougé mais pour ceux n’ayant jamais parcouru ces deux titres, l’occasion leur est désormais donnée à moindre coût (40€ les deux jeux) histoire de patienter jusqu’à la prochaine aventure concoctée par Quantic Dream. David Cage poursuit en effet en ce moment-même son grand œuvre avec le très attendu (pour certains tout du moins) Detroit : Become Human annoncé au cours de la conférence Sony en ouverture de la Paris Games Week en octobre dernier et actuellement en développement en exclusivité sur PlayStation 4 pour une date de sortie restant à confirmer (fin 2016 ?). David Cage y reviendra à ses premières amours, celles d’un polar futuriste dans la mouvance du chef d’œuvre de Ridley Scott : Blade Runner. Affaire à suivre comme on dit…

Heavy Rain & Beyond : Two Souls Collection est disponible sur PlayStation 4 depuis le 2 mars 2016.

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